Interview bénévoles : Franck Sylvestre
Franck Sylvestre : le doc bénévole
Depuis 2005, il est là. Pas forcément là où l’on regarde. Mais toujours là où il faut.
Franck. Enfin… Franck Henry, pour ceux qui prennent le temps d’aller un peu plus loin que la première impression.
Né à Dijon en 1960, quelque part entre les débuts des yéyés, les routes nationales sans GPS et une époque où l’on apprenait encore à regarder les gens dans les yeux. Le cœur, lui, a depuis longtemps glissé vers le Haut-Jura. Là-bas, il y a les paysages qu’il aime, les souvenirs, et surtout cette maison de campagne où il vient chercher du calme, du temps libre et une forme de respiration loin du rythme quotidien. Une terre qu’il évoque avec cette fidélité discrète qu’ont les gens attachés à leurs racines sans avoir besoin d’en faire un drapeau.
Adolescent, il voyage beaucoup avec ses parents à travers l’Europe. Une époque où l’on partait loin avec des cartes pliées sur les genoux, parfois sans réservation, mais avec du temps devant soi. Ça lui a laissé le goût du mouvement, des rencontres et peut-être aussi cette façon bien à lui d’observer avant de parler.
Son signe astrologique : Balance, paraît-il. Et finalement, cela lui ressemble assez bien : toujours à chercher l’équilibre, à peser les choses, à éviter les conflits inutiles et à essayer de garder les gens debout autour de lui.
Au club, il fait partie de ces présences qu’on ne remarque pas immédiatement. Non pas parce qu’elles sont discrètes au point d’être invisibles, mais parce qu’elles sont constantes. Jusqu’au jour où elles manquent.
Sa vie professionnelle raconte d’ailleurs un peu la même histoire. Après sa thèse, il travaille d’abord à l’hôpital. Puis, en 1997, il rejoint SOS Médecins. Là où il faut aller vite, garder son calme et agir sans céder à la panique. Une véritable école du sang-froid qu’il applique encore aujourd’hui au bord d’un terrain les jours de match.
En 2005, il s’oriente vers la médecine générale puis les EHPAD. Un autre rapport au temps, une autre façon d’écouter, une autre proximité avec les gens. C’est aussi cette année-là qu’il rejoint le CS Beaune Rugby.
Aujourd’hui, il exerce comme médecin du travail à la MSA. Il commence d’abord dans l’Yonne avant de revenir en Côte-d’Or et en Saône-et-Loire, où il accompagne les salariés dans leurs parcours professionnels, leurs difficultés ou leurs adaptations de poste.
Au fond, il a toujours exercé le même métier : aider les gens à tenir. Et cela explique peut-être aussi pourquoi il est bénévole.
Le fil conducteur, chez lui, ce sont ces vestiaires, ces visages qui changent d’année en année, ces générations qui passent tandis que le rendez-vous, lui, reste toujours le même.
Depuis plus de vingt ans, il revient au club avec cette fidélité tranquille de ceux qui savent où est leur place.
Franck n’est pas quelqu’un qui s’impose. Il préfère être utile que visible. Il ne cherche pas particulièrement la reconnaissance — même s’il lui arrive parfois d’en ressentir l’absence comme un léger courant d’air dans une pièce pourtant fermée.
2005 est une première année charnière. L’arrivée au club. Une nouvelle étape professionnelle. Un nouveau rythme de vie.
Puis vient 2018. Une autre année importante. Une de celles qui modifient silencieusement les équilibres.
C’est l’année où il devient dirigeant. Et aussi celle où il s’occupe davantage de sa fille de seize ans, en pleine adolescence. Deux responsabilités très différentes, mais guidées par la même idée : être là. Tenir. Continuer. Depuis, le temps a passé. Sa fille a grandi, construisant sa vie entre la France et la Suisse. Le lien, lui, est resté solide. Simple. Fidèle à son image.
Franck préfère le rugby au football, même si certaines nouvelles règles lui donnent parfois l’impression qu’il faudrait suivre une formation continue tous les six mois pour comprendre ce qui est sifflé.
Et puis il y a les passions inattendues. Le rock, évidemment. Mais aussi les rythmes latinos, les danses latines — salsa, bachata, kizomba — un univers dans lequel il semble finalement beaucoup plus à l’aise qu’avec un ordinateur. Il faut dire qu’il n’a réellement eu un ordinateur entre les mains qu’à partir de 1996, à 36 ans. Autant dire qu’il appartient encore un peu à cette génération capable de survivre sans mot de passe oublié toutes les trois heures.
Il aime d’ailleurs plaisanter là-dessus : s’il retient difficilement les prénoms des joueurs, il connaît parfaitement ceux de ses partenaires de danse.
Et il lui arrive parfois d’être un peu ailleurs, comme suspendu quelques secondes dans une pensée qu’il est seul à suivre.
Rien d’extraordinaire. Et pourtant, tout est là. Un homme « évolutif », comme il dit lui-même. C’est-à-dire encore capable d’apprendre, de douter, de se remettre en question et d’essayer de mieux comprendre les autres, même lorsque certains codes lui échappent encore un peu. Car oui, Franck doute parfois. Il se demande s’il a toujours été à la hauteur lorsque les liens se défont. Il n’est pas rancunier. Plutôt l’inverse, même : il prend souvent sur lui.
Mais il ne lâche pas. « Jamais facilement », dit-il. Alors il revient. Encore et encore. Sans bruit. Sans programme. Sans jamais vraiment compter son temps.
Et si l’on cherche une raison de devenir bénévole, elle se trouve peut-être exactement là : dans cette fidélité silencieuse, dans cette manière de donner du temps sans attendre grand-chose en retour, sinon le sentiment discret d’avoir servi à quelque chose.
Franck ne fera jamais un grand discours pour convaincre qui que ce soit. Mais il incarne peut-être quelque chose de plus fort : l’idée qu’être utile, quelque part, pour quelqu’un, finit toujours par donner du sens à une vie.
Les clubs amateurs vivent grâce à des gens comme lui. Des gens qu’on remarque peu parce qu’ils ne demandent rien. Mais sur lesquels tout le monde finit, un jour ou l’autre, par s’appuyer.
Alors merci à lui. Pour le temps accordé à cette interview, bien sûr. Mais surtout pour tous les autres moments :
ceux qu’on ne voit pas toujours,
ceux qu’on oublie parfois de souligner,
et qui tiennent pourtant une grande partie de l’histoire du club depuis plus de vingt ans.
Gaële Voarick